Comme un routard
J’admets que l’idée d’une randonnée en montagne, d’une chevauchée en forêt tropicale ou d’une nuitée en camping en Martinique ne traverse pas tout de suite l’esprit, la tendance étant de réduire l’île à une simple destination soleil. Trop chaud, dit-on, pour vaquer à d’autres activités que de bronzer, de barboter dans la mer ou de plonger le nez dans l’eau pour contempler les poissons multicolores autour de la barrière de corail. Quelle erreur que de se limiter ainsi !
Erreur, d’abord parce qu’il n’y fait pas si chaud, les alizés y soufflant en permanence. Et parce que le pays a connu tellement d’événements et de rebondissements dans son histoire que de séjourner là-bas sans pousser sa curiosité au-delà des plages est une offense à cette contrée qui a été témoin de l’esclavagisme, a vu naître Joséphine et accueilli Gauguin. À toujours associée Martinique et plages, on en vient à oublier que ce département français situé dans les Petites Antilles a une histoire, une littérature, une agriculture, des montagnes, une forêt variée et que l’on y mange bien.
Au rythme des Antilles
L’auto demeure un moyen fabuleux d’explorer la Martinique. Un excellent réseau routier sillonne l’île du nord au sud et d’est en ouest. Il y a les nationales et les départementales, et il y a les « traces », un mot utilisé en Martinique pour désigner ces petits chemins boueux, parfois tortueux et pentus, qui traversent champs, forêt tropicale et montagnes. En les empruntant, on y découvre de jolies maisons, de superbes cascades, des plantations de bananes, d’ananas, de canne à sucre, des villages, des restaurants charmants, des gens.
Le petit village de Fonds Saint-Denis, au nord de l’île, est dominé par le Morne des Cadets. C’est là, au hameau du Morne des Cadets, juste sous l’observatoire volcanique qui surveille la montagne Pelée, au milieu de cocotiers et de fleurs éclatantes, que nous expérimentons une nuitée en hamac. Une idée originale de Léon Tisgra, le propriétaire, pour accommoder les randonneurs de passage.
Entouré de montagnes magnifiques, dont les Pitons du Carbet, et d’un flux d’onctueuses verdures, on se croirait en Suisse. Qui aurait imaginé la Martinique ainsi ? On s’affale gaiement sur la terrasse face au volcan endormi et déjà les verres de « ti-punch »(rhum blanc agricole, sirop de canne à sucre et zeste de citron vert) et les plateaux d’acras (beignets de morue frits) circulent.
Voilà, c’est là l’essence d’un voyage en Martinique : un cocktail très caraïbe d’originalité tropicale et d’urbanité française. Le soir autour d’un délicieux columbo de poulet (un genre de curry), d’un gratin de cristophine et d’une salade de tomates et de papaye, nous discutons de tout et de rien !
Au programme demain matin, le Canal des Esclaves, une promenade historique de sept kilomètres le long d’un ancien canal d’irrigation construit sur le flanc du Morne des Cadets, en 1977, par des esclaves. Et en après-midi, petite incursion aux îlets du Robert, côté atlantique, en kayak. Il paraît qu’à l’îlet Chancel, nous rencontrerons Homère le pêcheur, entouré d’une impressionnante colonie d’iguanes vivant à l’état sauvage.
Ce soir une multitude de lucioles éclairent la campagne. Au bruit du vent dans les cocotiers se mêlent les stridulations des criquets et le coassement des grenouilles. De mon hamac, j’aperçois les lumières de Saint-Pierre qui reflètent sur la mer caraïbe. On ne peut s’empêcher de penser à l’éruption volcanique de 1902. malgré des signes précurseurs, les habitants de Saint-Pierre ne veulent pas croire au pire. Pourtant, au matin du 8 mai 1902, la montagne explose dans un vacarme assourdissant. Une nuée ardente s’abat sur la ville à une vitesse de 500 km/h et embrase tout sur son passage. En 90 secondes, 30 000 personnes et la plus belle des Antilles françaises disparaissent sous les cendres.
À Saint-Pierre, située à 12 minutes d’ici, le promeneur peut monter à bord du petit train Cyparis Express pour une tournée historique de la cité où l’on a parfois l’impression que la tragédie vieille de 100 ans date de 10 jours.
Direction sud
Nous descendons de nos hauteurs pour visiter la commune du Carbet où subsistent encore de jolies cases créoles alignées le long de la rue principale. Puis, en route vers Fort-de-France, c’est un défilement de petits villages de bord de mer tout aussi charmants les uns que les autres : Bellefontaine, Case-Pilote, Fond-Lahaye, Schoelcher et bien d’autres. Les plages sont de sable noir. Ses effets thérapeutiques étaient bien connus des grands-mères qui l’utilisaient dans le traitement de l’arthrite chez les enfants.
Ce soir, c’est à Sainte-Anne, à l’extrémité sud de l’île, que nous camperons au camping de la Pointe Marin. Le décor est tout autre. Les plages sont de sable blanc, le terrain est plutôt plat et la forêt tropicale cède sa place à la savane. Nous avons réservé une tente tout équipée pour six personnes : matelas, table, chaises, vaisselle et réchaud. Le terrain boisé, parsemé d’arbres fruitiers, abrite sanitaires, douches et restaurant.
Article paru dans le magazine Camping Caravaning de janvier 2004