La face cachée de la Martinique


Villages insoupçonnés, jolies plages à l’ombre d’un volcan qui ne dort que d’un œil, restaurants charmants : le nord de la Martinique se découvre au fil d’une randonnée, d’une discussion avec l’habitant. Coin de pays où les traditions sont bien vivantes et la convivialité, un art de vivre.


La Martinique comme la plupart des îles tropicales, tire d’abord son charme de ses kilomètres de côtes et de plages sablonneuses qui permettent la baignade et la pratique d’activités nautiques. Sauf qu’à toujours associer Martinique et plages, on en oublie que ce département français situé dans les petites Antilles est aussi un pays de l’intérieur avec une histoire, une agriculture, des montagnes et une forêt variée, que l’on y mange bien et que les Martiniquais sont des gens accueillants, curieux et bavards !

Encore faut-il prendre le temps d’aller à leur rencontre, de sortir du cliché classique de l’île exotique de carte postale et de profiter d’une autre forme de tourisme qui a vu le jour il y a quelques années en Martinique, le tourisme « vert » qui permet d’explorer à pied un autre milieu. L’île compte 31 sentiers balisés, la plupart situés au nord de Fort-de-France, la capitale.

Mon premier voyage en Martinique remonte en novembre 1997. Depuis, j’y suis retournée une dizaine de fois, ce qui justifie son surnom : l’île des revenants. C,est la première fois, cependant, que je loge dans la partie Nord. Bien que l’on y dénombre une dizaine d’hôtels et une centaine de gîtes ruraux, les voyagistes sont plus enclins à diriger les visiteurs vers le Sud, où les grands complexes hôteliers ont fait leur nid depuis longtemps. On y préfère le sable blanc au sable noir volcanique, malgré les effets thérapeutiques de ce dernier, autrefois utilisé par les grands-mères dans le traitement de l,arthrite chez les enfants.


Les touristes ne font donc que transiter dans le Nord. Ils empruntent la magnifique et sinueuse route de la Trace (N3) à travers la forêt tropicale, s’arrêtent à Deux-Choux pour contempler les Pitons du Carbet, longent les contreforts de la montagne Pelée et redescendent vers le bourg de Saint-Pierre, le cœur battant en imaginant la terrible irruption volcanique de 1902 qui a détruit l’ancienne capitale de la Martinique et tué 30 000 habitants.

Les plus curieux visitent le musée vulcanologique ou montent à bord du petit train Cyparis Express pour une tournée historique de la cité où le promeneur a parfois l’impression que la tragédie vieille de 100 ans, date de 15 jours : ruines, pierres noircies, maisons éboulées…Puis à l’heure du coucher du soleil, ils reviennent dans le Sud en longeant la mer des Caraïbes, totalement envoûtés, en se disant que la prochaine fois, il faudra rester dans le Nord !

Le Morne des Esses

Au gîte Les Z-Amandines, situé à Morne des Esses, nous sommes gentiment accueillis par Ingrid, la fille du propriétaire Patrick Duchel, aussi promoteur du réseau Tak tak Martinique qui regroupe propriétaires de gîtes, restaurateurs, accompagnateurs de montagne, artisans et artistes locaux. On se sent tout de suite à l’aise dans ce décor de jardin tropical en plaine campagne.

Chaque bungalow, joliment décoré, comprend une cuisinette, une salle de bain et une chambre à coucher. La mer est à 5 km. Du côté atlantique, la pittoresque plage de l’Anse Azérot, à Sainte Marie, est la dernière où il est encore possible de se baigner ; plus au nord, la mer est trop déchaînée, il n’y a que les surfers expérimentés qui s’y aventurent…

Le Morne des Esses aurait pu être un hameau comme les autres s’il n'avait été un refuge des Indiens caraïbes pendant la colonisation. Ces derniers ont laissé en héritage aux habitants la façon de tresser et de teindre la paille. À l,atelier de la coopérative des vanniers, La Paille Caraïbe, des artisans confectionnent devant vous paniers, corbeilles et chapeaux selon la méthode ancestrale. « Le Morne des Esses était aussi un bastion de Nègres marrons (esclaves en fuite), nous apprend Patrick. Protégés par les habitants, ils ont pu préserver leur savoir-faire africain, leurs traditions et leur musique.

L’auteur compositeur Raoul Grivalliers témoigne de cette époque. « J’ai hérité de la tradition orale de ma grand-mère qui était esclave à Saint-Pierre, raconte Ti-Raoul. Le bel-air, à la fois chant et danse accompagnés d’une musique percutante marquée par la cadence de ti-bwa (bâtons et bambous) et de deux tambours, n'est pas que tristesse ! Dans les plantations, cette musique énergique qui raconte la vie rythmait le travail des esclaves tout en leur donnant du courage ».

La relève est assurée ! C’est dans un hangar de tôle et de ciment du Morne des Esses que le groupe K’TAM (un chanteur, trois accompagnateurs et huit danseurs) s’entraîne vigoureusement pour redonner vie à cette musique martiniquaise venue d’Afrique.

Balade en 4X4

L’excursion d’une journée en jeep plonge tout de suite le visiteur dans l’ambiance du Nord. On s’offre un panorama complet de paysages maritimes, montagnards et exotiques sur fond de bananeraies, d’ananas et de canne à sucre. Ce matin, sur la N4, la conduite est rigoureuse ; la rue étroite et sinueuse est bordée d’une rigole. Il n’y a pas de trottoirs. Tout s’entremêle : piétons, chèvres, coqs, autos, vendeurs de cacahuètes et de poulet boucané. Surtout ne pas se sentir bousculé par la conduite sportive des autochtones, lit-on dans les guides touristiques. Un petit conseil : si l’on vous suit de trop près, ralentissez en signalant à droite, le téméraire vous doublera en vous faisant un sourire aussi large qu’une Renault Clio !

À Saint-Joseph, nous empruntons un chemin de campagne raboteux, mais ravissant. On y découvre des paysages tout à fait imprévisibles. La traversée de passages à gué sur la rivière Lézarde donne à cette aventure des allures de safari africain. Nous aboutissons à Habitation Jonction dans une bananeraie. La banane occupe 70% des terres agricoles et emploie les trois quarts de la population active agricole de la martinique.

En route nous faisons une halte rafraîchissante aux Gorges de la Falaise à Ajoupa-Bouillon où les plus braves remonteront le torrent jusqu’à une cascade. Juste avant d’arriver à l’étranglement final, on se met carrément à l’eau jusqu’au torse. Tapissées de mousse et de plantes, les vertes falaises qui surplombent cette gorge de 100 mètres sont spectaculaires. Quel plaisir de passer derrière la chute !

Le village du bout du monde

Grand-Rivière, c’est le terminus septentrional ; après, c’est la mer à l’infini. À lui seul ce village de pêcheurs vaut le déplacement. Il n’y a qu’un seul chemin pour s’y rendre en automobile, celui qui longe l’océan Atlantique en passant par les bourgs du Lorrain, Basse-Pointe et Macouba. La route escarpée serpente à travers une forêt tropicale dense peuplée de bambous et de fougères gigantesques. À Grand-Rivière, pas de cliché, aucune mise en scène touristique, aucune sollicitation, mais nature sauvage, falaises qui tombent abruptement dans une mer agitée, rivières encaissées dans une jungle touffue et gens authentiques…

Ceux qui aiment la marche peuvent atteindre le village à partir du bourg du Prêcheur. Comme le sentier de 17 kilomètres longe la mer des Caraïbes, le randonneur peut accéder, par des pistes secondaires à de jolies criques sauvages à flanc de montagne. La baignade y est délicieuse ! Pour le retour, si la fatigue se fait sentir, ayez recours au service de yoles offert par les pêcheurs. Sinon une nuit chez tante Arlette donne l’occasion de vivre l,ambiance du village : partie de dominos dans les épiceries-buvettes, cris des enfants qui jouent au foot, départ bruyant des pêcheurs avant l,aube, appel de la corne de lambis à leur retour. Ne quittez surtout pas Grand-Rivière sans goûter à la glace-coco maison de chez Floup Floup, en face de l’église. Si la patronne n’est pas à son stand, agitez la cloche, elle viendra.

Villages et jardins

À partir de Morne Vert, en route pour la montagne Pelée, une randonnée pédestre de trois jours, accessible à tous ceux qui ont envie de marcher, permet de découvrir des coins charmants. Dans la forêt tropicale, rené notre guide, pointe du doigt des fleurs étonnantes de beauté, des plantes médicinales, des orchidées jusque-là inconnues, de magnifiques acajous et autres arbres gigantesques. Nous avons traversé des jardins créoles, discuté avec l’agriculteur, goûté à des mandarines fraîchement cueillies et grimpé des mornes.

Fonds Saint-Denis, petit village fleuri en altitude, est un véritable poème. Il faut y flâner, prendre une bouchée chez Chantalou, se désaltérer à l’épicerie chez Alexandrine, papoter avec les écoliers à la sortie de l’école. Point de départ de plusieurs randonnées pédestres en forêt - dont le circuit historique du Canal des Esclaves et la cascade Ssaut Gendarme – Fonds Saint-Denis sert aussi de base à l’observatoire du Morne des Cadets, d’où l’on surveille en permanence le volcan assoupi.

Le coquet gîte Le Hameau du Morne des Cadets offre un point de vue imprenable sur la montagne Pelée et la mer des Caraïbes. Le propriétaire, Léon Tisgra, est aussi agriculteur. Puriste et passionné par son travail, il poursuit à sa manière la tradition familiale. Il est devenu, il y a à peine un an, le premier exploitant bio de la Martinique. Chez eux, place aux produits frais du terroir. Et toujours cet accueil chaleureux !

Nous avions convenu avec Patrick de terminer cette balade par l’ascension de la Montagne Pelée (1397 m d’altitude). Mais la belle est capricieuse ! Aujourd’hui, il faut oublier cette balade. Elle est non seulement couverte de brume, mais il pleut abondamment.

En quittant la Martinique, je pense à toutes ces belles personnes qui ont jalonné notre route et nous ont permis de découvrir une autre Martinique. Si le Nord joue avec force de sa nature et de son accueil, il a aussi su préserver son âme, comme en témoignent les anciennes églises, les vieilles maisons créoles, les habitations et les rhumeries qui, à leur façon, racontent l’histoire de l’île. De l’avion, j’aperçois la côte caraïbe avec ses plages de sable volcanique à l’ombre de la montagne pelée. Pour nous narguer, la coquine dévoile aujourd’hui sa remarquable beauté. Mais elle ne perd rien pour attendre, son ascension n’est qu’une partie remise.


Pour les rejoindre

Réseau Tak Tak  Martinique, Patrick Duchel, tél. : 011 596 596 69 89 49
Gîte le Hameau du Morne des Cadets, Léon Tisgra, tél. 011 596 596 55 83 30
Chez tante Arlette, tél. : 011 596 596 55 75 75
Maison du tourisme vert, tél. : 011 596 596 73 19 30
René Dersion, accompagnateur de montagne, tél. : 011 596 596 55 11 11
Éric saint-Aimé, accompagnateur de montagne, tél. : 011 596 596 61 49 62



Article publié dans le magazine québécois Le Bel Âge, février 2002

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